1968

C’est en 1968, l’année du mouvement de mai, que le MLF est né en France, avec la première réunion de femmes en octobre. Dans la foulée des luttes anticolonialistes et anti-impérialistes (avec les guerres d’Algérie et du Vietnam), la révolte étudiante débute à Paris le 22 mars à l’Université de Nanterre. Animé par une contestation de la société répressive, mû par des revendications de libération sexuelle, le « mouvement du 22 mars », antiautoritaire et libertaire, exprime l’aspiration au changement de toute une jeunesse étudiante. L’agitation gagne la Sorbonne. La répression policière suscite une puissante vague de solidarité dans tout le pays. Le mouvement étudiant réalise bientôt une jonction avec le mouvement ouvrier, qui revitalise la lutte des classes et déclenche une grève générale de plusieurs semaines. C’est dans ce contexte de reprise des luttes et de rupture culturelle que naît le mouvement de libération des femmes.

 Antoinette Fouque

Antoinette Fouque-MLF-2« Du réel, du vivant, voilà ce qu’était le début du MLF. C’est pour cela qu’il est si difficile d’en faire l’histoire. Il faudrait être poète plus qu’universitaire, féminologue plus que féministe pour dire la fécondité de la naissance et des années premières, l’éclatement et la libération de la vie. Il faudrait préférer « l’intimité avec le monde des vivantes », il faudrait faire un opéra, l’opéra des femmes à l’œuvre, pour faire le récit de ces années de création. Plutôt que de s’abriter dans l’ombre des bibliothèques qui ne renferment que des textes d’où les femmes sont exclues, il faudrait accepter d’en- tendre les témoins, l’histoire orale, l’histoire au présent, chaque témoin acteur de l’histoire se faisant historien. Il faudrait avoir le courage de déconstruire l’histoire des hommes pour pouvoir écrire l’histoire des femmes. (…)

Mai est une libération de la pensée, un événement qui n’arrive peut-être qu’une fois dans la vie, la sortie de l’enfermement, de l’interdit de penser, un souffle de transformation radicale, de vie, c’est ma naissance historique. Mais avec Monique (Wittig), nous faisons le constat que cette révolution est viriliste, que les femmes ne peuvent pas s’y exprimer et que l’acteur principal en est le phallus, comme les affiches le proclament : « Le pouvoir au bout du fusil », « Le pouvoir au bout du phallus ». Les garçons jettent des pavés, ils sont à l’initiative d’actions et d’organisations, tandis que les femmes, dans ce mouvement guerrier, narcissique-phallique, sont cantonnées à la ronéo voire au lit et ne parlent pas dans les AG. Elles ne sont pas là en tant que personnes sexuées, mais comme sujets révolutionnaires dérivés, le deuxième sexe. Nous voyons bien que la libération sexuelle est surtout celle des hommes et que les jeunes filles, à se croire libérées, se retrouvent souvent enceintes, en difficulté d’avortement, en souffrance. Dès la Sorbonne, nous comprenons qu’il faut créer un mouvement des femmes, nous libérer de 68, et, tout en prenant appui sur elle, continuer le travail de critique de cette pensée des années soixante qui reconduit la même discrimination envers les femmes ; systématiser la liberté critique pour ne pas se laisser engouffrer dans l’impasse des     « ismes », gauchisme, féminisme, socialisme, pour échapper à des idéologies fossiles par un mouvement de pensée, de dépassement permanent, et une révolution du symbolique. Pendant les vacances, Monique vient me rejoindre dans le Midi, à la Redonne, avec son copain de l’époque, qui revient du Vietnam où il a tourné un film sur le mouvement de libération avec Joris Ivens et Marceline Loridan. Il nous explique que là-bas les femmes prennent les armes. Monique me lit tous les jours ce qu’elle écrit, qui deviendra Les guérillères. Et nous décidons de créer dans la foulée et contre Mai 68 un groupe de femmes. C’est d’un acte de naissance que je parle et non d’un baptême médiatique.

Entre le mai de la Sorbonne et l’octobre MLF, nous passons de la culture à un matérialisme charnel. Lors de la première réunion, le 1er octobre 68, dans un appartement que nous prête Marguerite Duras, rue de Vaugirard, avec quelques jeunes femmes qui viennent principalement du milieu du cinéma, nous parlons de notre corps, de la virginité. On pourrait dire que ce sont déjà « les monologues du vagin ». Nous refusons absolument la notion de virginité, aliénante pour les femmes. Les premiers récits touchent des questions intimes, la sexualité et les violences au sein de la famille. L’une raconte qu’elle a été violée par son oncle, un photographe célèbre, une autre dit que son père avocat bat sa mère… Avec Monique, nous découvrons l’horreur ; au fur et à mesure que les femmes parlent, c’est comme si l’on avait soulevé une pierre, tout sort et s’écoule. Nous travaillons cette sexualité meurtrie. Nous nous voyons presque tous les soirs, toutes les nuits, de plus en plus nombreuses, au local de la rue des Canettes, dans l’appartement de Jo. Il y a de la revendication, de la révolte et de la colère, et il y a de la joie, de l’excitation, de l’enthousiasme. Mais aussi beaucoup de difficultés à nommer et à dire la souffrance. Les gauchistes veulent faire la révolution pour les masses, pour les classes populaires. Mais le peuple, c’est nous. Nous sommes nous-mêmes « la matière de nos luttes ». Nous travaillons sur notre propre oppression. C’est un militantisme de proximité. Et nous avons des outils qui manquaient à Freud. Nous lisons beaucoup, Engels, Marx, Marcuse, Reich, Flora Tristan… Je lis Freud que Monique n’aime pas.

Très vite, je trouve ces réunions dites de « prise de conscience » insuffisantes : il faut un contenant pour recueillir cette parole qui vient et la traiter autrement qu’au niveau de la conscience. Il faut arriver à canaliser cette énergie du côté d’une créativité plutôt que du côté d’une souffrance psychique dangereuse. Je suis convaincue qu’il faut parvenir à articuler sans les confondre deux scènes : celle du plus que privé, celle d’une blessure, et celle de l’engagement politique. Si l’une ne va pas sans l’autre, elles ne peuvent pas être confondues, chacune ayant son lieu de traitement particulier. Nos réunions du MLF doivent tenter cette articulation, sans faire de la psychanalyse collective ni sauvage, sans non plus programmer des actions qui nous mettraient à l’envers de nous-mêmes. J’ai un souci du travail de soi sur soi, un travail de taupe, de maturation lente. Ainsi, dans ce MLF naissant, je crée immédiatement un groupe de recherche, un laboratoire de réflexion, que j’appelle « Psychanalyse et Politique ». Psychanalyse, parce que c’est, à ce moment, le seul discours sur la sexualité, et qu’il peut permettre d’approfondir le politique au lieu d’en faire un simple lieu de révolte. Politique, pour mettre en évidence que dans la psychanalyse, il y a une forme de pouvoir qu’il faut aussi questionner. L’originalité du MLF en France a été d’introduire ce type de pensée, et d’une manière massive. Nous mettre à penser par nous-mêmes, en rejetant tous les maîtres à penser, a été la grande libération.

Nous avions décidé que la première réunion serait non mixte, comme un premier acte pour libérer une parole que les femmes ne tiennent qu’entre elles, sans le poids de la domination et du discours masculin. C’est cette non-mixité du MLF qui a été son point de rupture. L’homosexuation de départ, qui n’était qu’un moment de l’Histoire des femmes, est peut-être un moment nécessaire de l’histoire de chaque femme pour parvenir à exister. Il n’y a pas d’avancée sans la reprise de ce que l’on a dû abandonner et qui est encore vivant et vif. C’est comme une espèce d’archéologie du vivant continue. Or, l’homosexuation à la mère est structurelle et je pense qu’elle structure chez la fille la volonté de procréation que j’appelle libido creandi. Malheureusement, la plupart des femmes ne savent pas qu’elles ont en commun avec leur mère cette fonction génitale à symboliser. Elles le savent au niveau réel, mais comme ce savoir est forclos d’une civilisation patriarcale, elles restent souvent sur la division et la haine avec la mère, ce dont témoignent quasiment tous les textes psychanalytiques. Je voulais que le travail de la théorie psychanalytique renoue ce lien premier, primaire, en fasse une compétence pour rencontrer un homme ou une femme, et partager une vie procréatrice avec un homme ou une vie créatrice avec une femme – mais il advient aussi de la création entre un homme et une femme et de la procréation entre deux femmes. Nous n’étions pas un mouvement contre les hommes, mais un mouvement pour les femmes. En revanche, nous étions contre la misogynie qui existe chez des hommes ou chez des femmes. La non-mixité était indispensable en vue de l’élaboration d’une identité femme conjugable à l’identité homme. Une Autre en vue de la rencontre avec un Autre, pour aller vers une société hétérosexuée. Pour qu’une société soit féconde, il faut des hommes et des femmes. (…)

Depuis quarante ans, le MLF a affirmé une identité sexuée. La femme de l’affirmation est une invention de la libération des femmes. Aujourd’hui, pas une seule femme n’échappe, et c’est un bienfait, à un mouvement de libération qui a révolutionné la condition historique des femmes et donc des hommes, et du genre humain. Il est probable que le plus bouleversant des bouleversements qui a touché les démocraties comme les non-démocraties, c’est l’entrée massive des femmes dans l’histoire. Cette avancée est le fait du Mouvement des femmes, même quand celui-ci dénie la différence des sexes. (…)

C’est le MLF qui a produit les avancées politiques et juridiques qui vont de la dépénalisation de l’avortement et l’instauration de l’IVG jusqu’à la loi sur la parité, et ces lois, votées par les députés de gauche comme de droite, concernent la majorité des femmes, c’est-à-dire les moins privilégiées et les plus fragiles. C’est peut-être parce que le MLF était fort, parce qu’il a su, avec le travail psychanalytique des fantasmes, sortir du gauchisme, qu’il n’y a pas eu de terrorisme en France. Les femmes ont majoritairement choisi le processus démocratique, sans compromission mais dans le dialogue. Et ce mouvement a précédé et accompagné bien des mouvements actuels comme par exemple le mouvement homosexuel qui a pu donner le Pacs. Le retour des religions, avec ce qu’il draine de fondamentalisme, de terrorisme et de violence, est, je crois, une défense contre l’entrée des femmes dans l’Histoire, une protestation virile face à un Occident phallocentrique qui a, fût-ce partiellement, lâché le machisme fondamental, la toute-puissance sur les femmes, ce qui a ébranlé le monde. Lors de sa visite en France, le pape a déclaré que la religion répondra au besoin d’espérance des hommes. C’est la laïcité à l’épreuve de la condition historique des femmes, la laïcité femme, et les générations à venir qui combleront l’espérance humaine et, au-delà, la motiveront, l’inventeront. »

Josiane Chanel

« J’ai présenté Monique – qui était en train de traduire L’homme unidimensionnel de Marcuse – à Antoinette en janvier 1968, dans un bar du côté de l’Odéon. « Antoinette, c’est du vif-argent», a dit Monique après cette première rencontre. Est arrivé Mai 68, et nous sommes allées toutes les trois à la grande manifestation du 13, qui a envahi le soir la Sorbonne. Puis, dans la Sorbonne occupée, avec Monique, Antoinette, André Téchiné, Marc’O, et quelques autres – nous étions une vingtaine – nous avons créé le CRAC (Comité révolutionnaire d’action culturelle). Nous avons élaboré un programme magnifique dans mon souvenir, auquel Antoinette a pris une part majeure. Ensuite, nous nous sommes déplacés de la Sorbonne aux Arts décoratifs. Nous travaillions sur le théâtre, étudiant comment évoluaient les gestes, des plus primitifs aux plus complexes et Monique voulait recueillir tout ce qui se disait pour faire une pièce de théâtre. Là, sont passés toutes sortes de gens, des amis de Marc’O, dont Bulle Ogier et Michèle Moretti.

En juin, nous sommes partis à six en Italie dans la voiture d’Antoinette avec Marc’O, Dominique Issermann, Jean-Gabriel Nordman, un jeune acteur de la troupe de Roger Planchon, et Jérôme, un garçon du Mouvement du 22 mars. Nous avons essayé là-bas d’expliquer ce qui se passait en France. À Rome, nous avons rencontré Moravia, et, au Festival de cinéma de Pesaro, Bernardo Bertolucci, qui avait peu avant, en 1966, réalisé Prima della rivoluzione. L’été, nous sommes parties chez les parents d’Antoinette à La Redonne, près de Marseille. Monique nous y a rejointes, elle nous cherchait sans savoir où nous étions exactement. Elle était avec un ami cinéaste, Jean-Pierre S., assistant de Joris Ivens et Marceline Loridan. Il revenait du Vietnam alors en guerre de libération. Nous avons passé plusieurs jours ensemble. Monique était en train d’écrire Les Guérillères et c’est lui qui lui a suggéré ce titre, sur le modèle de guérilleros. Elle était plongée dans le livre du Dr Zwang, où sont énumérés tous les noms qu’on donne au sexe de la femme. Elle le lisait à Antoinette en lui demandant critiques et conseils. Dans la récurrence des prénoms de femmes qu’elle égrène dans son texte, il y a le mien, Josiane, et Alexandra, le deuxième prénom d’Antoinette. Nous avons beaucoup parlé, de luttes, de révolution, des femmes. C’est alors qu’Antoinette et Monique, qui partageaient, à partir d’expériences différentes, une même colère contre la misogynie du monde culturel et littéraire, ont décidé de faire des réunions entre femmes à la rentrée, pour penser ensemble notre situation.

Octobre 1968 : nous commençons les premières réunions. Nous étions une dizaine, dont beaucoup de femmes très jeunes, qui s’étaient politisées dans les groupes de Mai. C’était très ouvert. Les réunions ont continué durant toute l’année 1969, puis en 1970, toujours autour d’Antoinette et Monique, pour comprendre où nous étions opprimées, exploitées en tant que femmes. J’ai toujours mes notes de cette période, nous ne notions pas en vue de publier, nous le faisions chacune pour soi. C’était une pratique orale. Je relis dans mes notes, par exemple : « le groupe femmes comme une pratique nécessaire pour que les femmes puissent s’approprier les concepts en les produisant », et « pour une prise de conscience, pour prendre la parole » (je cite mes notes). C’était très animé, nous nous réunissions tantôt chez l’une, tantôt chez l’autre, et les thèmes étaient multiples : dans un moment où il était partout question de révolution, l’urgence de poser la question des femmes. Des questions : le féminisme est-il réactionnaire ? La reproduction est-elle une produc- tion ? Nous réfléchissions aussi sur le travail des femmes, leur surexploitation (80 heures de travail par semaine en comptant le travail à la maison), leur travail non rémunéré, leurs productions …, sur la vie au-delà de la cellule familiale… La question des crèches revenait souvent, car certaines étaient des militantes très actives du mouvement des crèches sauvages, il y avait une répression, il fallait défendre ces pratiques nées de mai 68 et où, là aussi, une réflexion se faisait sur la prise en charge des enfants. Nous parlions de faire ou ne pas faire un film.

Nous étions en perpétuelle quête d’information sur la situation réelle, concrète des femmes: je retrouve un projet sur le 13e arrondissement, où se déroulait la rénovation urbaine, avec de nombreuses expulsions. Les projets étaient multiples et comportaient des enquêtes dans les immeubles, les prisons, interventions dans les hôpitaux psychia- triques, faire du théâtre, aller faire de l’alphabétisation dans les banlieues. Nous lisions beaucoup, de manière critique, notamment Marx, Engels et Mao, Freud et Lacan. J’étais intéressée par Clara Zetkin, socialiste qui avait posé la question des femmes dans son livre Pour une histoire des femmes prolétariennes en Allemagne, alors que Lénine ne voulait pas en entendre parler. Nous mettions en question le système de l’écriture, le pouvoir du nom, le vedettariat.

Nos discussions étaient vives, Antoinette travaillait à articuler la subjectivité et le politique, déjà Psychanalyse et politique, et entraînait la plupart d’entre nous dans cette élaboration. La pratique était dynamisée par sa pulsion de connaissance, son sens de l’Histoire. Elle disait que la révolution d’Octobre était venue trop tôt, que les femmes n’avaient pas eu le temps de poser la question de la subjectivité. Elle et moi étions toutes deux en analyse, et elle avait déjà son exceptionnelle capacité d’écoute, elle donnait beaucoup aux autres et les attirait. Monique, elle, était farouchement contre la psychanalyse, elle ne supportait pas l’idée d’inconscient. Elle poursuivait son travail d’écriture. (…)

En octobre, j’ai mis mon studio, rue des Canettes, à la disposition du groupe et il est devenu le local du Mouvement. Depuis longtemps, chez Antoinette, rue des Saints-Pères, se tenaient des réunions sur la sexualité. Certaines, sûrement sous la pression de leurs compagnons depuis Vincennes, se sentaient mal de participer à des réunions non mixtes. À cause de ce malaise, Antoinette a décidé de poser la question de l’homosexualité et de l’hétéro- sexualité dans un « mouvement homosexué ». Déboulent alors, rue des Saint-Pères, des jeunes femmes, des homos « grand teint », des filles d’Arcadie avec des casquettes et des pipes à la bouche, certaines travesties. C’était en septembre, la première réunion sur l’homosexualité. C’est au cours de cette réunion, que nous avons écrit ensemble la chanson : « Nous on fait l’amour et puis la guérilla». On a passé des nuits entières à parler avec elles. Très vite est apparue une ligne de clivage. Certaines homos disaient : « On ne peut pas parler devant des hétéros voyeuses. » Monique Wittig a décidé de faire chez elle une réunion avec les seules homosexuelles. Je me souviens qu’Antoinette a demandé s’il fallait montrer sa carte ! Elle refusait cette séparation. Pour elle, toute femme avait pour premier objet d’amour une femme. Elle parlait d’homosexualité primaire structurelle chez toutes les femmes, de relation ante- œdipienne à la mère, du sexe des femmes comme d’un continuum sans dedans ni dehors – y compris la matrice. Et aussi, d’homosexualité secondaire par identification au père, de reproduction dans des couples homosexuels des schémas de couples petits- bourgeois ; du lesbianisme qui serait le choix de Monique qui écrit son troisième livre Le Corps lesbien, après la lecture du Corps d’amour de Barthes qu’Antoinette lui avait offert. Par la suite, nous avons continué à travailler tout cela, et des concepts liés, comme celui de forclusion du corps de la mère, notamment en participant à la réalisation de son film Une jeune fille, inspiré par le texte de Freud intitulé « Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine ».

L’Histoire a voulu que par une rencontre que j’ai rendue possible, je me trouve au cœur du Mouvement, à mes yeux le plus important de la seconde moitié du XXe siècle et qui le sera aussi au XXIe, j’en suis sûre. J’y ai pour ma part été surtout une contemplative et une grande lectrice, « documentaliste » si on peut dire, messagère, plus du côté de la psychanalyse que du politique. J’y ai beaucoup appris, et vécu les plus grands moments de ma vie. Antoinette m’a permis, au-delà de mon identification masculine, de me penser aussi femme. »

Marie-Catherine Marchini

Durant l’été 1968, Monique Wittig est venue passer quelques jours dans la maison familiale de la Redonne, au bord de la mer, avec son ami. Elle est arrivée menue, vive, chatoyante comme une girelle. (…)

A la Redonne, avec Antoinette et Jo, l’été 68, elles discutaient jour et nuit de leur projet de groupe de femme, de mouvement de libération, comme pour la décolonisation de l’Indochine et de l’Algérie. Jusque-là, la seule réponse aux problèmes que rencontraient les femmes se limitait au droit de vote, en 1945 ! Je me souviens que j’avais 23 ans et ma mère 46 quand nous avons voté pour la première fois, aux élections municipales. Nous avions connu le Front populaire en 35-36. À partir de ce moment, j’ai participé à ma façon, d’un peu loin mais de tout cœur, au MLF.

Avant la naissance de ce mouvement, beaucoup de femmes (j’en ai connu plusieurs) se cachaient pour avorter. Elles le faisaient dans des conditions très douloureuses et très difficiles. C’était l’après-guerre, avec sa rigueur économique : impossibilité de se loger décemment, d’avoir une salle de bain, le confort minimum. Grâce à la mobilisation de milliers de femmes, nous avons obtenu justice. Je dis-nous, parce que si je travaillais depuis l’âge de 19 ans, c’était la première fois, en 1971, que je descendais dans la rue pour manifester. (…)

Mais pour moi, le MLF ce n’est pas que l’avortement. Ce sont des visages de femmes, des personnalités fortes qui surgissent partout aux côtés des éternelles ambassadrices de la beauté : mannequins, actrices. Les nouvelles femmes qu’on rencontre dans les magazines féminins sont, depuis le MLF, intelligentes, actives, créatrices, savantes ; partout et souvent en tête des livres, des films, des actions, des exploits sportifs. Nous sommes capables du meilleur. Nous avons conquis droit de cité. Partout nous avançons. Nous existons dans l’histoire. Nous pouvons être fières de notre XXe siècle. »

Judith C.

« 1968 fut l’année de mes seize ans. J’avais déjà, malgré mon jeune âge, un passé militant car ma sœur Anne, âgée de six ans de plus que moi, m’avait convaincue sans trop de difficulté de la validité de ses idées révolutionnaires maoïstes. Je trouvais dans cette idéologie l’expression rationalisée d’une révolte manifestée dès ma plus tendre enfance contre toute autorité établie. (…)

À l’automne de cette même année, l’une de mes amies me parla de mystérieuses « réunions de femmes » auxquelles j’eus tout d’abord envie d’aller par curiosité et qui m’exaltèrent ensuite très rapidement. Nous, les femmes, bridées en permanence dans les groupuscules gauchistes par un pouvoir masculin omniprésent et par un terrible dogmatisme, nous étions soudains en train de libérer notre parole, à partir des difficultés que nous éprouvions. Et ces difficultés étaient intenses pour moi depuis la puberté que j’avais vécue comme une révoltante amputation de mon individualité. L’image de ma mère, femme soumise, dominée par la peur et dans l’oblation d’elle-même, ne pouvait certes pas m’aider à vivre de façon positive cette entrée dans la vie d’adulte. Je tentais maladroitement d’apprivoiser le terrifiant sexe masculin en me soumettant à ses désirs et en multi- pliant les aventures. Je pensais à l’époque qu’il n’était pas très poli de refuser les propositions et je dois avouer que je dois encore me faire violence pour en venir à de telles extrémités. Mais cela ne représente plus pour moi un vrai problème car c’est le grand privilège de l’âge que d’être moins sollicitée. La non-mixité, pierre d’achoppement dans les milieux particulièrement machistes de l’extrême gauche (car ayant depuis lors beaucoup voyagé dans la société, je crois pouvoir affirmer que les intellectuels de gauche détenaient à l’époque la panacée en matière de mépris des femmes), m’est apparue d’emblée comme une évidence et une libération, d’abord à partir de mes sentiments personnels, car j’avais toujours adoré me retrouver dans un milieu exclusivement féminin, et ensuite par raisonne- ment : il était bien évident que la mixité aurait rétabli les réflexes conditionnés d’une parole monopolisée par les hommes (ce qui est d’ailleurs souvent encore le cas dans les milieux intellectuels).

Ces réunions – hebdomadaires pour autant que je m’en souvienne – soulevaient dans des termes que j’ai complètement oubliés aujourd’hui la question de l’oppression des femmes sous toutes ses formes. Nous n’étions alors pas plus d’une dizaine : je me souviens de Jo, d’Antoinette, de Monique et d’Hélène, mon amie, qui tricotait souvent pendant nos réunions. Je trouvais là enfin un lieu où m’exprimer, hors de tout dogmatisme et de toute doctrine préétablie. Rien n’était encore organisé ni structuré ; en somme, une grande aventure que nous étions en train de créer ensemble. (…)

Difficile ensuite de résumer mes relations avec ce qui allait devenir le MLF… Mes souvenirs sont faits de bribes car, au fil des années, ma participation fut en dents de scie. Je me souviens d’une intrusion dans un meeting de la Mutualité présidé par le professeur Lejeune, virulent opposant au droit à l’avortement, du service d’ordre musclé qui nous fit sortir à coups de matraques et je revois encore cette image sidérante de ma sœur Marthe, tenant tête à l’une de ces brutes au crâne rasé…
 Je me souviens de ces AG à l’École des Beaux-Arts, survoltées par l’érotisme de toutes les belles filles qui avaient rallié la cause des femmes et par leur exaltation…
Je me souviens de ce passage à Psych et Po, de ces quelques journées passées à La Tranche-sur-Mer qui m’ont laissé un souvenir inoubliable, et de la réflexion qui s’y est amorcée pour moi sur la spécificité féminine, réflexion qui s’est poursuivie – grâce notamment à une cure psychanalytique – jusqu’à aujourd’hui, où je commence tout juste à envisager que ma féminité n’est pas nécessairement une infortune…  »

Sonia Rykiel

« Accusée, levez-vous. Vous êtes la première robe que j’ai inventée, « La Divine ». Comment avez-vous aidé ce mouvement naissant (le M.L.F) ?

Je cherchais un style de vie non plus lié à l’image mais à la politique du moment, une manière de bouger plus androgyne, plus moderne, une sensualité du quotidien qui convenait plus à la vie que les femmes menaient.

J’ai retourné les vêtements ; je ne les ai pas finis ; j’ai fait des trous, des superpositions; j’ai décidé que l’habit c’était la liberté.

J’ai mis des mots sur les pulls, des dessins ; je les ai attachés sur les fesses en insistant. Désormais l’érotisme, c’était ça. J’ai gommé l’inutile et explosé la beauté. Je lui ai donné un rôle de comédienne et je lui ai mis un drapeau bleu-blanc-rouge dans la main. »

1969

Réunions régulières, presque quotidiennes, chez Antoinette Fouque, chez Monique Wittig, et chez Marcia Rothenburg… D’autres femmes arrivent. Ensemble, elles s’offrent la liberté de parler de l’intime comme du politique, de lire les textes de la pensée contemporaine, de repenser le monde, de s’inventer une nouvelle vie. Antoinette Fouque pose la double orientation politique et psychanalytique d’une recherche inédite qui donnera au MLF français son originalité :


– politique : si le marxisme est nécessaire à la compréhension des structures d’exploitation, nécessité d’une pratique entre femmes pour subvertir des concepts fondés sur leur exclusion et en avancer de nouveaux ; lutte contre la censure spécifique et systématique dont les femmes sont victimes ; travail sur la misogynie comme fondement de tous les racismes ; dénonciation de la traite des corps par le patriarcat ;

– psychanalytique : lecture critique des textes fondateurs de Freud et de Lacan, et d’ouvrages chers à la pensée contestataire de l’époque («La Révolution sexuelle de Wilhem Reich – rééditée en 1968 – n’est pas encore celle des femmes ») ; dénonciation de la censure du corps par la psychanalyse ; travail sur l’hystérie et sur l’homosexualité féminine…

Participation au mouvement pour les « crèches sauvages » né dans les universités en mai 1968. Le slogan « Des crèches gratuites, 24 heures sur 24 » deviendra en 1982 l’une des dix mesures pour les femmes exigées par le MLF.
 C’est aussi l’année des premières rencontres avec des femmes dans les banlieues.

Christiane Dufrancatel

A la création du Centre universitaire expérimental de Vincennes, en 1969, j’ai rejoint le département de sociologie, créé par Jean-Claude Passeron, alors que j’enseignais déjà à l’Université. Beaucoup de collègues ont, eux, été recrutés à ce moment-là sur des critères politiques, d’appartenance maoïste.
C’était la domination maoïste sous différentes formes, «spontex » et pas « spontex », dans le milieu étudiant et chez les enseignants non statutaires. La philosophie et la sociologie étaient les bases de ce mouvement gauchiste. Les autres courants politiques n’avaient pas droit de parole, la violence idéologique était très forte. Ce milieu-là, dans mon souvenir, était plutôt masculin alors que dans d’autres disciplines comme les langues, par exemple, le recrutement des enseignants était plutôt féminin, et les étudiants plutôt des étudiantes. L’Université de Vincennes était globalement en avance du point de vue des femmes, mais il y avait ces secteurs presque entièrement masculins. Au département de sociologie, au départ, et pendant très longtemps, j’étais la seule femme. Il y avait une ou deux autres collègues, mais très absentes de la vie de la Fac et du département. Et le milieu politique, activiste, ne mettait pas les problèmes des femmes en avant. Il était même plutôt misogyne. Des femmes du MLF sont donc arrivées, au début, dans un environnement peu favorable. Avant le meeting de mai 1970, Antoinette et d’autres avaient demandé une salle. Beaucoup de groupes l’avaient fait et l’avaient obtenue. Elles voulaient avoir un lieu de permanence, être dans l’université, mais cela leur avait été refusé, sous prétexte qu’il n’y en avait plus, que tout avait été distribué, qu’elles étaient un peu en retard… Quand je l’ai su, j‘ai senti la colère monter, et je n’étais pas la seule.

On a appris qu’il y avait une réunion du Conseil de direction, et elles ont décidé d’y aller pour redemander cette salle. Elles étaient polies, plutôt timides devant cet aréopage masculin, de professeurs d’Université. Plutôt jolies, habillées comme on s’habillait à l’époque, sous influence indienne. Les collègues ont été d’une grossièreté invraisemblable ! Je n’avais jamais vu ça, et je ne m’en suis jamais remise. Moi qui ne me suis jamais vraiment sentie intégrée quelque part, qui suis toujours un peu aux marges des groupes, et qui étais aussi assez timide à l’époque, j’ai trouvé ces femmes tellement « bien élevées » par rapport à la situation que j’ai pris la parole. Je me suis un peu fâchée. Je me souviens d’avoir entendu le terme de « mal baisée », dans la bouche d’un professeur d’Université très connu. Pas un petit enseignant de base. Il y avait un décalage immense entre ces filles qui ne jouaient pas aux pasionarias, qui demandaient gentiment leur droit – droit qui avait été accordé à 36 000 autres groupes dans la Fac – et les réactions de ces hommes face à ce qui leur apparaissait comme un Mouvement. J’en ai reparlé ensuite avec Claude Frioux, qui était dans ce Comité à l’époque et qui a été plus tard le président de la Faculté, car je l’avais repéré comme étant le seul à avoir blêmi devant les réactions de ses collègues. Vis-à-vis des femmes, ils n’étaient pas forcément « machos », ils pouvaient être très protecteurs dans le cadre d’une relation de supériorité. Mais face à ce qui leur était apparu comme une invasion de leur lieu de pouvoir par un groupe de femmes, ils ont eu peur. C’était d’autant plus injuste et insupportable que celles qui étaient venues n’étaient pas des féministes agressives envers les hommes, en rivalité avec eux. (…)

J’avais été tout à fait intéressée par ce qui s’était passé en mai 1968, puis par ce mouvement autour d’Antoinette, et Monique Wittig, commencé en octobre 68, et que j’ai connu en 69. Plus tard, j’ai continué au MLF plutôt par sens du devoir : enfin des femmes s’y mettaient, et il me semblait de mon devoir d’aînée de participer. J’ai beaucoup milité dans des groupes de quartiers. Avec ma meilleure amie, on a constitué un groupe dans le 13e, on allait dans les squares, on a fait une garderie d’enfants dans notre immeuble. C’était un courant lié à une conception plus traditionnelle du politique, avec des femmes qui, comme moi, étaient passées par des partis. J’ai été pendant deux ou trois ans dans ce groupe de quartier, mais je ne me suis pas dévouée corps et âme non plus. La tendance « lutte des classes » est arrivée après, et ce groupe n’était ni trotskiste ni maoïste. C’était « être à la recherche des femmes ordinaires », « aller là où étaient les femmes ». Il y avait ces énormes résidences dans le 13e, on faisait vraiment du local. Et on était entre copines, il faut bien le dire. J’allais aussi aux AG des Beaux- Arts. Un véritable cirque ! Les études universitaires sur les femmes ont commencé à Vincennes1. Antoinette a commencé très tôt, en 70, à faire ses séminaires, dont un sur la psychanalyse, et il y a eu un peu plus tard des UV diverses et variées sur les femmes. (…)

Ces débuts sont occultés parce que les femmes qui se sont fait connaître par leurs productions intellectuelles dans ce domaine à la fin des années 70 appartenaient à d’autres institutions et qu’elles ont fait la même chose que dans l’histoire des mouvements politiques : se poser en pionnières ; il ne s’est rien passé avant, c’est la nouvelle naissance. L’enseignement de Vincennes – Paris 8 supposait évidemment une implication personnelle des femmes qui enseignaient à propos des femmes. C’était l’époque où il y avait un besoin d’histoire, de recherches sur l’histoire des femmes en France, car le Mouvement faisait apparaître que celle-ci avait été complètement négligée. Un certain nombre d’entre nous ont entrepris des recherches historiques, puis Michelle Perrot est arrivée, brillante, avec une bonne surface socio-intellectuelle, et elle est apparue comme le leader des recherches historiques sur les femmes. À Vincennes, il y avait Madeleine Rebérioux. Elle acceptait de faire un enseignement sur les femmes, mais se déclarait « pas féministe ». Ce qui s’est passé dans cette Université, qui était d’une importance historique, a été souvent censuré dans ce qui s’est écrit ensuite. Le monde intellectuel est un monde d’autocongratulation. Il faut être là auprès des médias. Si on n’apparaît pas, on passe facilement à la trappe. (…) »

Françoise Barret-Ducrocq

« LIBÉRATION DES FEMMES, année zéro », tel est le titre du numéro spécial de juillet-octobre 1970 de la revue Partisans. Le slogan est accrocheur, il aura du succès et sera récupéré par la suite pour marquer la date de naissance du Mouvement de libération des femmes en France. Or, un titre n’a le plus souvent qu’un lointain rapport avec la vérité. Après Balzac qui déclarait que « les titres des livres sont souvent d’effrontés imposteurs », Umberto Eco affirme carrément qu’ « un titre est fait pour tromper ». Gardons-nous en tout cas de confondre effet d’annonce et réalité historique. Dans les mouvements, dans les partis politiques, comme au début de la vie humaine, chaque événement, chaque jour, chaque heure parfois importe. Ensuite seulement, pourra-t-on parler en semaines, en mois, en périodes. Année zéro pour qui ? Pour les médias qui attendent 1970 pour découvrir qu’en France des femmes s’élèvent contre l’injustice faite à leur sexe ? Pour les femmes qui se sont exclamées le 31 décembre 1969 : « L’année qui commence est celle de notre libération ! » ? Poussons plus loin la démonstration, l’idée d’une année zéro est par définition impossible, les historiens eux-mêmes ont quelque peine à situer l’an un de notre ère et si on se ralliait à ce type de chronologie, il faudrait chercher dans notre histoire l’An Zéro de la République et les Soldats de l’An Deux deviendraient ceux de l’An Un ! C’est en revanche un usage journalistique de parler d’un « numéro zéro ». Auparavant, il n’y avait rien. Un jour, les membres d’une rédaction ont « sorti » un numéro zéro, banc d’essai avant les numéros 1, 2, 3, 100… . Effet d’annonce donc, qui ne correspond à rien de réel et vise seulement à créer une confusion entre la célébration d’un coup médiatique et les prémices d’un combat collectif.

Puisque j’ai été témoin et actrice de cette période, j’ai cherché dans mes agendas de 1968, 1969 et 1970 ce que j’y avais noté. Ils ont beaucoup voyagé de Santiago du Chili à Alger, d’Oxford à New York en passant naturellement par Paris et par Londres. J’ai été contente de me projeter si loin en arrière, et un peu déçue de la rareté des notations. Les carnets de rendez-vous comme les journaux intimes sont souvent lacunaires, surtout en période d’agitation politique, lorsqu’on est poussé par l’urgence du moment. Cela explique par exemple que les toutes premières réunions de femmes auxquelles j’ai participé, au dernier trimestre 1969, ne soient pas consignées. J’ai donc dû me fier à ma mémoire pour retrouver la date de ma première rencontre avec un groupe composé uniquement de militantes. Étant revenue du Chili cette année-là vers la mi-septembre, je ne trouve qu’en décembre les premières références écrites à des réunions de travail « sur les femmes », mais je me souviens parfaitement d’avoir rejoint à la fin octobre, un groupe, exclusivement féminin, qui se réunissait depuis un an. La première réunion à laquelle je me suis rendue se tenait chez Gille Wittig, 11 rue de Bainville, sur la Montagne Sainte Geneviève. Mon amie Nelcya Delanoë avec qui je partageais alors un appartement 24 rue Visconti, m’y avait entraînée. « Viens, tu verras c’est très différent. Il n’y a que des femmes ! » En effet, les luttes dont on allait désormais parler concernaient essentiellement l’origine et les conséquences sexuelles et sociales de la différence des sexes, à côté des guerres de libération nationale et des luttes sociales. C’est là que j’ai rencontré pour la première fois Monique Wittig, la sœur de notre hôtesse, ainsi qu’Antoinette Fouque et Josiane Chanel.

Ce jour-là le groupe poursuivait la lecture critique de La femme et le socialisme du marxiste allemand Bebel, un ouvrage épuisé dans sa traduction française aux Éditions sociales et qu’on accepta de me prêter pour que je puisse partager le travail commun. Lors des réunions hebdomadaires qui ont suivi, fin 1969 et début 1970, et qui par la suite se tinrent souvent rue Visconti, nous ont rejointes notamment Christine Jaeger puis Marie-France et Evelyne Pisier. Nous continuions nos études de textes en commun. Nous avons travaillé sur L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État de Friedrich Engels, sur La sainte famille de Marx, sur La révolution sexuelle de Wilhem Reich, donc sur des textes essentiellement marxistes ou psychanalytiques. Nous échangions aussi les titres des livres de la collection « femmes » qu’avait fondée, en 1964, Colette Audry chez Gonthier tels les deux volumes de La condition de la Française d’aujourd’ hui d’Andrée Michel et de Geneviève Texier, La vie des femmes et histoire et sociologie du travail féminin d’Evelyne Sullerot, Les fonctions des femmes dans l’industrie de Madeleine Guilbert, et puis des titres d’ouvrages en anglais the Golden Note Book de Doris Lessing, the Feminine Mystique de Betty Friedan ou Sexual Politics de Kate Millett. Ces études de textes étaient à nos yeux, le type même du travail militant théorique censé s’articuler sur une pratique radicale, à l’instar de ce qui se faisait chez les normaliens autour d’Althusser. C’était un travail de fond, d’appropriation et de compréhension des textes. Mais nous souhaitions aussi agir. Parce que nous étions convaincues que le conditionnement aux rôles sexuels était introduit dès le plus jeune âge, nous soutenions en particulier le mouvement des « crèches sauvages ». (…) Nous avions conscience d’être au début d’une militance nouvelle en inventant le socle théorique et culturel d’un nouveau mouvement. (…)

À la fin du mois de janvier 1970, mes amies anglaises m’avaient avertie qu’une conférence nationale devait se tenir en février à Oxford. De l’autre côté de la Manche, elles sont mobilisées elles aussi. Contact notamment avec Juliet Mitchell, que j’ai rencontrée à Londres en 1967 dans le cadre de la New Left review, afin de m’aider à loger notre délégation au Women’s Liberation Week end, organisé à Ruskin College, par la coordination des groupes de femmes en Grande-Bretagne. C’est la première conférence nationale des femmes anglaises. (…) Nous nous y rendons Antoinette Fouque, Josiane Chanel et moi. Je lis une déclaration que je traduis ici :

« Chères camarades, nous sommes à Paris un groupe d’une vingtaine de femmes, nous nous réunissons à peu près toutes les semaines. Jusqu’à présent nous avons surtout mené des discussions théoriques sur le rôle des femmes dans le système capitaliste, principalement d’après les analyses d’Engels, de Reich, de Kollontaï. Nous cherchons surtout à analyser la nature exacte du travail domestique et de la procréation. Notre principal problème concerne les formes d’action que nous voulons mener. La plupart d’entre nous sont déjà engagées dans des actions politiques en contact avec les femmes militantes : révolution sociale, grèves, actions en direction des immigrants, des travailleurs. Plusieurs participent aussi au mouvement de soutien des crèches sauvages qui existent à l’École des Beaux-Arts rue Jacob, dans les universités de la Sorbonne, Censier, et de Vincennes. Nous nous battons pour obtenir les moyens d’une libération économique et en même temps nous cherchons à construire de nouvelles structures qui libèrent les femmes de l’idéologie bourgeoise. L’idée des crèches sur les lieux de travail a déjà été reprise par un certain nombre d’ouvrières qui cherchent à en obtenir la créa- tion dans leur usine. En tant que groupe, nous sommes en train d’organiser une action en direction des femmes dans les H.L.M. etc… » (…)

Le 21 mai, un meeting est prévu à l’Université de Vincennes à l’initiative de plusieurs militantes dont notamment Marcia Rothenburg et Margaret Stephenson. (…) Telles ont été pour moi les premières heures du M.L.F. (…) J’ai par la suite été présente à la plupart des « grands-messes » aux Beaux-Arts. Et en tant que maître-assistante à l’université Paris VII, j’ai créé une unité de valeur consacrée aux femmes qui en 2008 existe toujours. En tant que secrétaire syndicale et dans ma thèse commencée en 68 le travail que nous avions accompli a changé ma perception de l’histoire et de l’action politique. Enfin, la conviction théorique – qui était la nôtre depuis le début au sein du mouvement de libération des femmes – qu’il était possible de lutter contre l’éducation sexiste, ainsi que la réflexion sur l’engendrement lancée par Antoinette Fouque ont sans doute été pour ma fille Myriam-Isabelle née le 29 avril 1972 le plus utile des cadeaux de naissance.

1970

C’est l’année de la première sortie publique du MLF à Vincennes, en mai. le mouvement prend de l’ampleur. Des militantes venues du féminisme traditionnel et de groupes gauchistes le rejoignent.
Débute l’ère des assemblées générales (AG) publiques, qui deviendront régulières, et, pour certaines, des actions spectaculaires et médiatiques sur le modèle du Women’s Lib américain. Le travail « Psychanalyse et politique » s’élargit : du côté du politique, dénonciation de la misogynie sous toutes ses formes et de la censure des femmes dans et par l’Histoire ; critique du féminisme comme envers de l’humanisme… Du côté de la psychanalyse, Antoinette Fouque dégage le concept de forclusion du corps de la mère par le symbolique, et le concept d’envie d’utérus et ses effets chez les hommes.

Marie-Claude Grumbach

« Ma deuxième naissance a eu lieu à Vincennes, en mai 1970. Ce sera à la fois une surprise, et la réponse à une attente, quand j’y verrai arriver, pour son premier meeting, le tout jeune MLF. J’avais à peine trente ans, et il y aura bientôt trente ans. Avec des slogans provocateurs, une dizaine de femmes avaient réussi à remplir le grand amphi. C’est là que j’ai entendu Antoinette pour la première fois, avec cette voix, charnelle, cette alliance de passion et de rigueur, cet enthousiasme, cette détermination, cette audace que vous connaissez tous, ici. Et, miracle, elle parlait des femmes, du devenir des femmes, de devenir des femmes… C’est ce jour-là qu’a commencé pour moi la grande aventure du MLF. Comme la plupart d’entre nous, avec le Mouvement, j’allais d’abord retrouver beau- coup de la petite enfance avec ma mère, mes sœurs, mes cousines, mes tantes, puis j’allais y découvrir comment dépasser un féminisme de jeunesse, défensif et ingrat, et comment harmoniser mes aspirations intellectuelles et créatrices avec mes idéaux. J’allais aussi m’y affronter, de gré ou de force, à quelques dures réalités. Antoinette, c’est le génie de l’écoute, la force de penser, le courage d’agir et l’absolue générosité. C’est aussi le défi et l’apprentissage en permanence, le « c’est possible ». C’est possible de ne renoncer ni à ses rêves, ni à ses désirs, sans pour autant dénier la réalité. C’est possible de questionner la psychanalyse à partir du politique et réciproquement, de repenser le monde, avec des femmes, de vivre, sages, mais en liberté, en toute indépendance. C’est possible de faire un hebdo sans être journalistes, et de le devenir ; de faire une maison d’édition, et de devenir des éditrices ; de faire un film en 35 mm couleur, et de devenir réalisatrices, opératrices, éclairagistes; de restaurer des maisons anciennes, de faire des jardins et de devenir des architectes, paysagistes, avocates, médecins, etc. Pour Antoinette, les possibles sont infinis, et les traversées en solitaire, plutôt rares. Merci de nous avoir associées à toutes tes créations.
Merci d’avoir forgé, pour nous et pour le futur, des concepts, une éthique.
Merci d’avoir inventé des femmes. Merci de nous avoir fait entrer, avec toi, dans l’Histoire… J’aime bien, nous aimons bien nous retrouver dans les dictionnaires, les encyclopédies et autres Quid. Merci, Antoinette, de m’avoir entraînée dans ton amour de la vie, des femmes et des hommes, dans tes tours du monde, de la culture et de la pensée, dans tes voyages au bout de la nuit et de l’analyse, d’où l’on revient un peu sonnée, plus lucide, dans tes fêtes où l’on dansait beaucoup, dans tes rencontres de femmes exceptionnelles, actrices, écrivains, féministes, démocrates du monde entier, et dans tes excursions en lieux moins familiers, les palais nationaux, les partis politiques et le Parlement européen !

À cette question qui vient, quand on connaît ton énergie prodigieuse : « Mais en quoi donc es-tu faite ? » Je répondrai pour toi, comme Colette, pour elle : « Tu es faite en femme », tout simplement. »

Yolande Robveille

C’est début 70 que je suis allée à une réunion à Paris, en haut de la rue Mouffetard, chez une Américaine dont je ne connais pas le nom, on était six, sept. Cela a été mon premier contact avec des femmes, dans une réunion uniquement de femmes. Il y avait Suzanne Fenn, j’en suis sûre, Marie-Isabelle, Marie-Christine, et les Américaines. Et peut-être Monique Wittig, c’est tout à fait possible. Elles préparaient le meeting de Vincennes, avec d’autres, dont Antoinette, que je n’ai pas tout de suite rencontrée. Mes copines se sont chargées des fameux tee-shirts où figurait pour la première fois le sigle MLF avec le poing et la mention « année zéro ». Ce dessin a été fait par Philippe Gorrand, et tee-shirts et affiches ont été imprimés à l’université de Vincennes, par l’atelier de sérigraphie. Pourquoi « année zéro » ?

Il ne s’agissait pas alors de nier le travail antérieur du mouvement mais de créer une formule-choc pour cette première manifestation publique de femmes en groupe féministe dans un lieu symbolique, cette nouvelle université. Et nous étions en 1970, avec un zéro à la fin, de là, cette idée. Marie-Isabelle, devenue viticultrice à Perpignan, a gardé un tee-shirt jusqu’à il y a deux-trois ans. Puis elle l’a abandonné, déchiré, dans les vignes. Le jour du meeting, on savait, à Vincennes, que les filles allaient arriver, et il y avait un débat: certains s’y opposaient totalement, en disant que ce n’était pas aux femmes de se mettre en mouvement toutes seules, qu’il fallait l’union des femmes et des hommes pour la classe ouvrière. On tentait de me faire comprendre que ce n’était pas ma place d’aller à ce meeting, alors que, moi, j’étais très intéressée. Tous n’étaient pas hostiles cependant. J’ai vu des filles tourner autour du bassin avec de grandes banderoles, un peu déguisées, très rigolotes, un peu provocantes, et hurlant : « Nous sommes toutes des mal-baisées. » Les réactions autour n’étaient pas vraiment méchantes, c’était de la curiosité, pas de l’agressivité. Elles sont allées ensuite dans le grand amphithéâtre, et ont tenu le meeting pour expliquer qui elles étaient et ce qu’elles avaient envie de faire. Mon seul souvenir précis, et confirmé par les copines, est d’avoir été interpellée à propos de la GP. On m’a demandé : qu’est-ce que pense la GP de ce mouvement des femmes ? J’étais très embarrassée de parler devant ce public, j’ai simplement dit que je trouvais ça très bien, sympathique, très intéressant et que j’approuvais totalement. Il y a eu des ovations. Il y avait beaucoup d’hystérie sur la question mixité ou non-mixité. Pour moi, c’était juste qu’un groupe de femmes se présente en tant que telles, car nous étions toujours écrasées ailleurs. C’était une évidence, que je n’arrivais pas vraiment à formuler, je n’y avais pas pensé avant, mais là c’était simple, il fallait le faire, il fallait juste le faire, pour tenter de se sentir soi. C’était une forme de reconnaissance. Cette force a fait que j’ai pu résister à tous les gauchistes qui me disaient que j’étais la dernière des crétines de fréquenter ces femmes. J’avais la conviction que c’était quelque chose de fondamental et de nécessaire.

D’un seul coup, cela ouvrait un autre regard sur le monde, on ne voyait plus les choses de la même manière, on pouvait s’affirmer différemment, c’était une révélation, une naissance, une prise de conscience de ce qu’on est. Ensuite, dans les couloirs de la fac, tout le monde s’interpellait pour ou contre cette action des femmes, aussi bien entre femmes qu’entre hommes. Les hommes n’osaient pas trop critiquer, mais les filles qui se voulaient un peu militantes ouvrières ou gauchistes étaient nettement plus agressives. Pourtant, je les ai retrouvées au MLF, quatre ou cinq ans plus tard. (…) Ma rencontre avec les femmes, cela a été l’émergence d’une prise de conscience de ce qu’on pouvait faire : ne pas dépendre d’une image que peuvent renvoyer les autres, les hommes en particulier, ne pas dépendre des hommes. C’est fondamental, c’est une base qui est restée toute ma vie. C’est une complicité aussi, la sororité qui s’est maintenue avec un groupe de copines où il n’y a pas de trahison. C’est une donnée de base.

Françoise Borie

En octobre 1970, dans une AG, des féministes ont attaqué notre groupe, en disant qu’elles faisaient des manifestations publiques pour l’avortement, pour les crèches… et que nous, nous ne faisions rien ! Les femmes du groupe avaient notamment refusé de participer au numéro de Partisans, qui était sorti en septembre et qui, sans vergogne s’intitulait « Libération des femmes, année zéro ». Refuser l’activisme et la médiatisation, pour elles, c’était ne rien faire. Nous nous sommes retrouvées, avec Marie-Claude Grumbach, Josiane Chanel, Françoise Martin et moi-même, pendant une nuit entière à recenser tous les thèmes abordés dans les séminaires et réunions, tous les concepts inventés par Antoinette. Il y en avait des listes et des listes. Elle a poursuivi le travail avec Marie-Claude pendant deux ou trois semaines et cela a donné ce qu’on a appelé le « tract programmatique ».

Toujours courant octobre 1970, nous sommes parties passer un week-end à la campagne, à Beauvais, à huit ou neuf, dont Jo, Valérie, et Antoinette venue avec sa fille Vincente. Le soir autour d’une cheminée, elle a demandé qui était homosexuelle. Elle a parlé de l’homosexualité primaire, secondaire, et de libido 2. J’étais hétérosexuelle à l’époque, mariée et tout ce qu’il y a de plus « normale ». Rencontrer ces femmes homosexuelles me bouleversait complètement. Mes amours d’enfance, d’adolescence, mes amies étudiantes revenaient à ma conscience après ces quatre années de mariage et de refoulement. Je retrouvais le même bonheur qu’à Poitiers. (…) Durant la même période, des réunions sur l’homosexualité se tenaient toutes les semaines ; Monique Wittig s’est mise alors à faire des réunions sur le même thème, mais « fermées », «réservées » aux homosexuelles. Je suis témoin de sa décision d’organiser ces réunions fermées, puisqu’elle a dit un soir : « Françoise Borie est mariée, donc elle ne vient pas. » Antoinette a demandé : « C’est quoi ces histoires ? » Monique a rétorqué : « Bon d’accord, il y a une exception, elle peut venir. » L’« exception » n’a pas aimé du tout et a déclaré qu’elle n’y participerait pas. Nous avons alors décidé que je resterais pour qu’ait lieu la réunion ouverte sur l’homosexualité que nous avions prévue, sur la question : « Sommes-nous femmes d’abord ou homosexuelles d’abord ? » Antoinette expliquait que le féminisme est une fixation au stade phallique. « Un homme peut être féministe, féminin, il ne peut pas être une femme. » Dans la théorie freudienne, quand la fille arrive au stade phallique, elle a le choix, soit d’y rester fixée et d’être hystérique parce qu’elle ne l’aura pas, le phallus, soit de régresser, et c’est ce que l’on connaît le plus souvent et qui amène ensuite à la soumission. Antoinette définit au contraire un au-delà du stade phallique, le stade génital. (…)

Cette année 70-71 est pour moi l’année d’un formidable élan, d’un bouleversement radical dans ma vie : il me faut articuler mon travail très prenant à l’OCDE, avec voyages à l’étranger et découverte de l’informatique, et les réunions où nous sommes de plus en plus nombreuses, les séminaires à Vincennes, de psychanalyse et de cinéma, les premières vacances entre femmes, les AG du MLF, la lutte pour l’avortement, les bulletins du MLF, puis le lancement du torchon brûle et sa diffusion. Dans le même temps nous allons partout où des femmes luttent, au MLAC, à Arcadie et au FHAR, au Plessis-Robinson avec les mères célibataires en grève… Tous les jours, tous les soirs, tous les week-ends, du mouvement, du mouvement qu’on ne peut pas suivre, sinon à s’essouffler, mais qu’il faut faire, tête et corps engagés. (…) Le travail de Psychanalyse et politique m’a réconciliée avec ma mère ; ces cinq années de vie intense dans le Mouvement, ce temps d’amour des femmes était un temps de gestation. J’ai décidé de faire des études de médecine, afin de me rapprocher d’elle, comme un cadeau, car elle était une des premières femmes médecins en France, alors que j’étais ingénieure (mon père, quoique pasteur, était un scientifique). Plus tard, ayant fait et élevé six enfants, elle était retournée en Faculté de psychologie, avant de fonder son Ecole de psychothérapie. Et moi qui prenais comme une absence toutes ses responsabilités ! (…)

J’avais 28 ans quand j’ai rencontré le Mouvement, j’en ai maintenant 66, et ma vie a du sens, mes amitiés sont plus riches, mes amours sont fortes, ma compréhension du monde plus profonde. Rien ne me fera renoncer à ce qu’il m’a donné : je suis une femme, fière et heureuse de l’être. »

Martine Dombrovsky

En 1968, je suis au lycée, en terminale, je tombe amoureuse d’une jeune fille de ma classe ; je laisse sur-le-champ le jeune homme auquel j’étais quasi mariée.
Par cette relation amoureuse, je viens de découvrir la sexualité, le rapport de deux corps, le corps de l’autre femme, mon corps de femme. La jouissance infinie, l’amour… Le tout accompagné évidemment d’une terrible culpabilité !

À la fin de l’été 1970, mon amie revient d’une université d’été d’un groupe littéraire Peuple et Culture, en me disant y avoir rencontré une femme formidable, géniale, qui parle de façon bouleversante des femmes, de nous, de notre avenir, de nos désirs, de nos amours, de nos libertés, de nos vies… Antoinette. (…) J’allais aux réunions le soir, chaque soir… des réunions non mixtes ! La non-mixité aura fait couler beaucoup d’encre et provoqué tellement de réactions agressives ! Et pourtant, c’était vital… c’était vital pour que la censure et l’autocensure disparaissent, pour que les mots soient dits et surtout soient entendus. Des réunions (le mardi : psychanalyse ; le vendredi : politique), les AG aux Beaux-Arts tous les mercredis… Le Mouvement a grandi très vite, des femmes venaient de partout, de l’Université, des organisations gauchistes, etc., le bouche-à-oreille fonctionnait très bien. C’était comme si j’allais à l’École des femmes. J’ai tout appris et j’ai commencé avec les autres ce long travail que j’ai poursuivi par une analyse. Car très vite la question de « faire une analyse » s’est posée. J’étais une femme, une femme juive et une femme homosexuelle. Voilà comment je pouvais me définir. Et j’ai trouvé de quoi penser et de quoi travailler sur toutes mes identités. Femme, j’ai trouvé de quoi agir, de quoi militer : rédaction de tracts, distributions, actions de solidarité avec des ouvrières en grève, occupation de l’hôtel maternel du Plessis-Robinson, manifestation pour l’avortement libre et gratuit en 1971, fabrication du premier journal du MLF, Le torchon brûle, etc. Et surtout vivre avec des femmes 24 heures sur 24.

Homosexuelle, je me suis rendu compte que je n’étais pas seule dans ce cas, bien au contraire: voir « débarquer » un soir à une réunion sur l’homosexualité une cinquantaine de femmes homosexuelles, portant chapeaux et bottes de cuir, toutes plus belles et plus joyeuses les unes que les autres, m’avait enchantée ! Aller porter la contradiction à l’émission de Ménie Grégoire sur l’homosexualité (il s’agissait alors d’une « maladie » !) pour lui chanter en direct sur RTL une chansonnette homosexuelle ! Et puis surtout travailler, me laisser travailler… (…) Je me souviens que l’expression « Mouvement de Libération de la Femme » est apparue pour la première fois dans les médias et que nous l’avons aussitôt corrigée en « des Femmes », je me souviens avec acuité des débats houleux lors des AG aux Beaux-Arts à ce sujet. Je me souviens du local des Gobelins, la maison des femmes où nous nous réunissions des nuits entières ; des réunions dans les cafés. Je me souviens des réunions boulevard Beaumarchais, chez Marie Dedieu, dont les thèmes étaient le corps, le rapport à la mère, ou le viol et les violences faites aux femmes ; je me souviens de l’homosexualité native, de libido 2, de la force créatrice des femmes ; des banderoles pensées par Antoinette et que nous portions dans les manifestations : ; « La misogynie est le fondement de tous les racismes » ; « Des femmes trois fois travailleuses », et de la création d’un syndicat de femmes : la CSDF (Confédération Syndicale des Femmes), non acceptée officiellement pour cause de « sexisme » !… »

Sylvina Boissonnas

En Mai 68, ma vie commence à prendre une nouvelle direction. Je participe à la lutte anti-autoritaire, aux côtés d’artistes et de jeunes cinéastes, et dans un deuxième temps, je prends parti pour la classe ouvrière, contre le capitalisme, ce qui était plus difficile, vu d’où je venais. Ce basculement s’est produit à la suite d‘un incident : j’avais été matraquée par des CRS, et cela m’avait poussée vers les exclus, auxquels je m’identifiais déjà. En plus, cela s’était passé un soir de Mai, juste après que j’ai quitté mon père avec lequel je m’étais promenée au Quartier latin, pour voir ce qui s’y passait. Lui, très élégant et plus âgé, n’avait pas été interpellé. (…)

En juin 1970, je rencontre des militants du groupe mao-spontex « Vive La Révolution » (VLR) à une soirée de soutien aux Black Panthers à la Mutualité, que j’avais organisée avec quelques amis. J’étais toujours très marquée par le racisme dont j’avais été témoin aux États-Unis pendant mon enfance. Je ne demande qu’à trouver une nouvelle famille, à devenir une militante à plein temps et non plus au coup par coup, et à être reconnue comme vraie révolutionnaire, et je passe une partie de l’été avec des militants de VLR. En septembre, des femmes de cette organisation vont à la rencontre de femmes du MLF pour en savoir plus sur ce Mouvement qui était en effervescence depuis deux ans. À ce propos, j’ai lu récemment, mais la thèse circule depuis longtemps propagée par d’anciens leaders de VLR, que les « filles » de ce groupuscule auraient avec d’autres, créé le « tout premier Mouvement de libération des femmes ». Il n’en est rien. Elles l’ont effectivement rejoint. À ce moment-là seulement je comprends que les femmes sont une catégorie d’êtres humains opprimés, avec leur spécificité. Je repense mon existence à partir de cette appartenance. Je comprends qu’on peut militer aussi à partir de soi et pas seulement pour ceux qui sont tout ce que l’on n’est pas : homme, prolétaire, émigré, noir… À l’automne, je vais aux premières AG du MLF aux Beaux-Arts, et pendant quelques mois, je vais pratiquer une « triple militance » (VLR – féministe au groupe avortement – Psychanalyse et politique) Mon troisième lieu d’engagement, qui est toujours celui d’aujourd’hui, est donc Psychanalyse et politique. Je rencontre Antoinette dans les réunions qu’elle fait autour du gauchisme et de la double militance, des rapports hétérosexuels et de la non- mixité, à la demande des femmes, surtout maoïstes, qui arrivaient nombreuses. (…)

C’est dans ce mouvement homosexué que je travaille tous les conflits avec ma mère, et que je retrouve mon amour pour elle. Nous avons eu trente ans de partages, et je pense à elle. Le conflit par rapport à ses richesses s’est transformé en gratitude pour une transmission de mère à fille et aux femmes. (…) Dans les relations amoureuses, j’apprends que le masochisme concerne toutes les femmes, qu’il est un ennemi intérieur redoutable. J’apprends aussi qu’être masochiste, ce n’est pas seulement être victime, c’est aussi être complice de l’oppression et du sadisme, et ça, c’est encore une prise de conscience, fondamentale. Avec toutes ces levées d’obstacles, j’ai pu imaginer et décider, à 42 ans, de devenir architecte. Je n’avais jamais terminé mes études d’histoire de l’art et voilà que je commence celles d’architecture, en Italie, dans ce pays que j’adore depuis mon premier voyage à l’âge de 14 ans. Il y avait parmi nous, à Psychanalyse et politique, des femmes très diplômées, d’autres moyennement, et encore d’autres qui n’avaient pas leur bac. D’autres, quel que soit leur niveau d’études, n’avaient pas encore découvert leur vocation. Depuis le début, le projet était que nous devenions « des intellectuelles révolutionnaires », c’est-à-dire apprendre à penser, acquérir des connaissances et des diplômes, tout en restant du côté de la lutte. En 1985, je découvre tardivement une vocation première. J’avais toujours été folle des maisons, des villes et des paysages – métaphores du corps maternel – premier environnement de l’être humain, comme le dira Antoinette dans son intervention au sommet de la terre à Rio. Et là, j’allais enfin passer de la pulsion passive à celle active de création de substituts de ce corps. D’autres ont passé leur agrégation, sont devenues médecins, avocates, professeures… Cela a été massif. Une quinzaine d’entre nous ont passé des DEA sous la direction d’Antoinette à Paris 8. (…)

La même année (1996), je prends une autre passerelle qui s’offre à moi entre les femmes et l’architecture, avec la participation de l’Alliance des femmes pour la démocratie (fondée en 1989) au sommet de l’ONU sur les villes – Habitat II. La plate-forme de l’AFD insiste sur la nécessaire parité entre les hommes et les femmes pour la gestion et la construction des villes. Il y aura d’autres passerelles. Les parties de moi que je montais les unes contre les autres – ma famille et mes amies militantes, la lutte militante et la création – se sont liées d’amitié. Et l’apprentissage du métier de vivre continue. »

Yvette Orengo

(…) Au printemps 1970, après la lecture d’un article sur le Mouvement, je me suis mise à la recherche de ces femmes en révolte. En octobre, j’apprends qu’il y a des assemblées générales du MLF aux Beaux-Arts. J’y vais le cœur battant, désir et craintes mêlés. Je découvre une assemblée de femmes multicolore, polyphonique, rieuse, révoltée ; elles se proposent de (se) libérer de l’oppression et de l’exploitation sexuelle. Des groupes fleurissent un peu partout, dans les appartements, à la fac, sur des lieux de travail, ou ailleurs. J’ai d’abord fait le tour de quelques réunions de quartiers, je suis allée à des réunions pour la liberté de l’avortement, à une réunion de « Perverses polymorphes » chez une Américaine, je cherchais un lieu d’élection.

Je me souviens des premières AG comme d’une fête, de ces filles qui s’embrassent, se parlent, se disputent, parlent en même temps, montent sur les tables pour se faire entendre… et de celles que l’on écoute sans qu’elles aient besoin de crier. Au fil des mercredis, mon oreille se forme, des contours et des lignes de force se dessinent. Les débats d’idées et les oppositions sur les objectifs et les priorités deviennent de plus en plus vifs. Je me souviens en particulier d’un affrontement, entre des féministes dites radicales et des militantes gauchistes fraîchement arrivées, sur la question de savoir si la lutte contre l’exploitation sexuelle est prioritaire ou secondaire par rapport à l’exploitation de classe. Malgré leurs divergences de vue, les unes et les autres ont en commun de ne définir les femmes que par leur oppression et leur statut de victimes du patriarcat ou du capital. Ce soir-là, quand Antoinette (Fouque) prend la parole, elle déplace le débat. Elle pose qu’être née femme est une chance à cultiver et non pas un malheur. Elle propose de sortir des oppositions stériles, des provocations, et des demandes de reconnaissance sans issue. Ce changement de perspective détermine mon engagement politique et militant au MLF. Je réalise que les postures revendicatives confirment et consolident, de fait, l’ordre formellement contesté, et qu’il s’agit d’en sortir. Je sais que ce chemin analytique et politique est subversif, sans équivalent, et qu’il sera difficile à parcourir. Dans les réunions Psychanalyse et politique, chez elle d’abord, et plus tard au local du Chemin vert, puis à la maison des femmes ouverte aux Gobelins, chacune prend conscience de ce qui la mobilise. Nous analysons ce qui nous révolte et nous comprenons ce qui nous relie. Il y aura par exemple cette réunion sur le thème : « Pour une femme, qu’est-ce qui fait fonctionner le désir ? Si ce n’est pas le phallus, qu’est-ce que c’est ? » S’ensuit alors, dans les rires, un catalogue inédit de ce qui émeut chacune, et de ce qui, dans une relation d’amour, échappe au regard, à la séduction, aux « équivalents généraux ». Au fil des réunions, nous questionnons la « libération sexuelle » de Mai 68. C’est un bonheur inouï de pouvoir comprendre le monde à partir de notre expérience, de découvrir « la force d’être des femmes» (…)

En 1978, j’ai noté que j’avais fait en neuf mois l’équivalent de deux fois le tour de la Terre. Dès les premières années, j’avais conscience de vivre avec le Mouvement de libération des femmes une expérience inouïe. Plus le mouvement grandissait, plus j’avais le senti- ment aigu, vérifié chaque jour, que nos gestes, nos actes, nos mouvements de solidarité avaient des répercussions immédiates à l’autre bout du monde et infléchissaient profondément le sens de l’Histoire. »

Marie-France Gay

Ma seule école politique a été le MLF.
À l’automne 1970, j’ai lu dans le journal tout que publiait VLR « Vive La Révolution », l’annonce d’une AG du MLF à l’École des Beaux-Arts. C’est tout ce dont je rêvais.
Je me souviens des réunions en 1971 sur l’homosexualité des femmes. La thèse de Monique Wittig, qui avait créé les « Gouines Rouges », était que les femmes hétérosexuelles venues à l’homosexualité n’étaient pas de « vraies » homosexuelles. Or, beaucoup de militantes étaient, ou avaient été, mariées. Le parti pris de la non-mixité du MLF, condition nécessaire pour que les femmes sortent de leur silence et osent prendre la parole en public, avait donné une image d’un MLF homosexuel.
Ce qui m’importait c’était la question de la sexualité, du désir… : savoir pourquoi et comment. Grandes interrogations qui me poursuivaient depuis l’âge de 12 ans. J’ai toujours marqué une résistance à entreprendre une analyse tout en en ressentant un très grand désir. J’assistais, à la demande d’une amie qui étudiait la psychiatrie à Toulouse, au séminaire de Lacan, à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Le séminaire portait sur l’objet « petit a », je ne comprenais rien, je prenais des notes comme s’il s’agissait d’une langue étrangère. Cependant, mon intérêt était en éveil et le choix que je devais faire ensuite au MLF était déjà tout tracé.
Le local du MLF était situé rue des Canettes. Nous nous y retrouvions tous les soirs. À cette époque, je participais à la fois, aux réunions des « Gouines rouges » et aux réunions de Psychanalyse et politique. D’un côté je distribuais des tracts à la sortie des boîtes homos, on écrivait des chansons, on faisait des fêtes, on finissait la nuit dans le quartier des Halles. D’un autre côté, j’essayais de sortir de mon mutisme et j’hésitais à commencer une psychanalyse. (…)

À la rentrée, nous nous réunissions boulevard Beaumarchais, autour de Marie qui était immobilisée. C’est à cette époque que Monique m’a demandé de choisir entre son groupe et celui d’Antoinette. Assez interloquée, je n’ai pas hésité. Pour l’engagement politique et le travail d’analyse, mon choix était clair, c’était avec Psychanalyse et politique. ( …) J’ai été militante MLF de 1970 à 1975, de 1979 à 1982, et à l’Alliance des femmes pour la démocratie de 1989 à 1990. (…) »

1971

Les AG aux Beaux-Arts continuent, les groupes et les réunions se multiplient. le MLF essaime dans les quartiers de Paris et en province et fait paraître son premier journal vendu en kiosques, Le Torchon brûle.
 Divers groupes se constituent qui se font et se défont : les «groupes de quartiers », groupes de parole et d’action militante ; une douzaine seront recensés dans Le Torchon brûle, en1972; les «groupes de prise de conscience» formés par des Féministes révolutionnaires, et qui sont de petits groupes de parole fermés, destinés à faire apparaître les mécanismes de l’oppression des femmes à partir de l’expérience personnelle de chacune (cf. « Cause toujours ou la nécessité des groupes de parole », dans Le Torchon brûle n° 4 de juin 1972, et n° 5 de février 1973). Se forment également le groupe des femmes mariées, le groupe des enseignantes, et celui des gouines rouges. Au cœur du mouvement, les réunions de Psychanalyse et politique, fréquentées par des femmes de tous les groupes, continuent chez Antoinette Fouque et rue des Canettes (documents 1971-1, 2 et 3).

À Vincennes, Antoinette Fouque avec des femmes de Psychanalyse et politique assurent, sur la proposition de Luce Irigaray et avec elle, une UV de psychanalyse.
 L’année 1971 est également marquée par deux moments décisifs dans la lutte pour la liberté de l’avortement : «l’appel des 343 » en avril, et la première grande manifestation de rue du MLF en novembre. Erin Pizzey ouvre le premier refuge pour femmes battues à Chiswick, dans la banlieue de londres ; en 1980, on en comptera 200 en Grande-Bretagne. C’est encore cette année-là que se créent les groupes d’action catégoriels comme le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR), le groupe d’information Santé, le Secours rouge, le Comité d’action des Prisonniers, le Front de libération de la jeunesse…

Anne-Marie Berthon

(…) En bref : en juin 1970, je passe mon bac, puis à l’automne, à 18 ans, j’entre en première année de fac à Paris VII, inscrite en Lettres modernes. Ce ne sera pas une année tout à fait normale : je suis assidue aux cours durant quelques mois jusqu’au moment où je découvre dans la presse l’existence d’actions de femmes du Mouvement de Libération des Femmes. Le fait me surprend beaucoup, je n’imaginais pas que de tels événements fussent possibles, mais ils répondaient complètement à mes attentes, car j’étais solidaire et/ou fascinée, depuis toujours, par toute femme de caractère, sortant de l’ombre, ou du silence, ombre dans laquelle j’avais bien conscience que nous étions toutes maintenues. J’avais été habituée, en effet, à la maison, (la réalité s’avère, bien entendu, plus complexe) à un partage classique des tâches ordonnant la vie quotidienne : ma mère s’occupait du foyer, tandis que mon père subvenait aux besoins de la famille, l’une vivait «dedans», l’autre « dehors », mon père, plutôt bavard, sachant se mettre constamment en valeur, monopolisant durant des années, à table, toutes les conversations. J’étais donc, fin 1970 ou début 1971, absolument ravie de découvrir que des femmes se manifestaient en tant que telles, ce qui signifiait très clairement qu’elles entendaient bel et bien exister et l’affichaient ! Il me fallait absolument les rencontrer !

(…) Je me rends alors régulièrement pendant quelque temps à ces fameuses AG, durant lesquelles fleurissent les propositions de réunions, par thème, par quartier… Parmi celles qui foisonnent déjà dans Paris, l’une d’elles suscite particulièrement ma curiosité, en raison de sa désignation : «Psychanalyse et Politique», ayant lieu chez une certaine Antoinette. J’ignore tout de cette réunion, mais son intitulé fait écho à mes toutes récentes découvertes de lycéenne, lorsqu’aux cours de philo, Freud et la psychanalyse, Hegel et le matérialisme historique, Reich articulant sexualité et politique, sont autant de champs critiques et de connaissances, de révélations qui me sortent alors et enfin des confusions adolescentes dans lesquelles j’étais empêtrée. Je ne disposais jusqu’alors d’aucune clé pour comprendre ce qui m’entourait, mais j’éprouvais un besoin immense de déchiffrer l’histoire et l’organisation des sociétés, la répartition des pouvoirs, le partage des rôles entre femmes et hommes, la sexualité et l’inconscient. Ces enseignements nouveaux, parce qu’ils éclairaient enfin la complexité du monde, ont accompagné et confirmé mes premières adhésions politiques. Ce sont ces perspectives prometteuses qui seront «naturellement» prolongées, questionnées, complétées au MLF, à Psych et Po, avec Antoinette particulièrement. De la première réunion chez elle, à laquelle je me suis rendue, j’ai le souvenir de quelques visages, de quelques prénoms, de la pièce dans laquelle nous étions assises, par terre, adossées au mur, écoutant ou parlant, et ce qui est bien resté gravé dans ma mémoire et avait retenu toute mon attention alors, c’est le parti pris de réflexion critique, le discours à portée politique et théorique qu’avançait Antoinette, avivant chez moi comme chez les autres, visiblement, le désir de connaître, de comprendre. (…)

Des années qui ont suivi, je retiendrai en particulier ma contribution à faire connaître à travers toute la France et à l’étranger, les textes et créations des Éditions Des femmes, dès les premiers livres en 1974, lors des premières tournées de diffusion et de distribution en région parisienne, puis en minibus, dans les villes du sud, ou encore dans les foires internationales du livre : Bruxelles, Francfort, Nice, New York, Montréal. Ce fut l’occasion de tisser de nombreux liens avec des femmes, groupes de femmes, professionnels du livre de toutes sortes : bibliothécaires, libraires, journalistes et sympathisants, de développer progressivement (…) des réseaux amis, des relais de diffusion ».

Michèle Idels

L’invitation Psychanalyse et politique répondait à un désir et à une nécessité profonde. (…)

Au fur et à mesure – il fallait pour ça un Mouvement de libération des femmes –, je commence à percevoir que mon malaise dans la culture, dans les sciences humaines, dans la politique, dans l’amour vient de ce que le monde dans lequel nous vivons est un monde d’hommes, et que nous sommes requises de nous identifier à eux ou d’inexister. Un monde où il est prescrit de barrer la mère, toujours forcément mauvaise, où les femmes sont interdites d’aimer les femmes, de s’aimer comme femmes. Je me souviens de l’écho profond qu’a eu en moi le concept de libido 2, de l’importance que « femme » soit dégagée de féminité, de mère, soit pensée indépendamment d’« homme ».

Mais ce n’est que plus tard que je franchirai le pas et irai aux réunions du MLF, non mixtes. Aux réunions Psychanalyse et Politique du MLF, au local du Chemin- Vert, c’est autre chose. Des paroles qui se cherchent. Davantage de proximité, d’intimité, d’implication même silencieuse. Je retrouve un sentiment non pas d’inquiétante étrangeté mais d’apaisante familiarité. (…) Le monde, petit à petit, se remet à l’endroit avec des énoncés d’Antoinette (Fouque) qui, en dévoilant l’évidence, font trembler l’édifice du phallocentrisme : « Pourquoi appelle- t-on production la reproduction à la chaîne d’objets, tous identiques, et reproduction, la production par les femmes d’êtres vivants, tous uniques ? », « Pourquoi dit-on qu’un homme fait un enfant à une femme, et qu’une femme attend un enfant ? C’est le contraire », « Dieu est le premier détournement de la capacité procréatrice des femmes ». Au commencement… un corps de femme, le premier sexe auquel tout humain a affaire. On en finit avec l’humiliation du deuxième sexe, on passe à « il y a deux sexes ». Je me souviens des réunions sur la mère comme femme barrée, la frigidité, le viol, l’inceste, le sadisme, le masochisme, les structures de pouvoir entre nous… Il fallait dire le négatif, ce qui entrave, pour s’en libérer. Retenir la proposition « Psychanalyse et politique » c’était travailler sur soi, mettre en question les identités d’emprunt, interroger la fonction du nom, du titre, l’identification à la masculinité, à la féminité, sortir des stéréotypes dans une recherche de vérité… Nous y passions des nuits entières. (…) Nous sommes nombreuses à avoir grandi au MLF. (…) Tous les jours quelque chose était fait ou pensé pour la première fois. Ce que j’aimais le plus : la solidarité internationale avec des femmes en danger, menacées, emprisonnées, la course autour du monde avec les Éditions Des femmes aux foires internationales. Dès que nous affichions des femmes sur le stand, c’est la réalité du pays qui venait à nous : état de la démocratie, du développement et des droits des femmes. Nous partagions notre indépendance nouvelle avec celles qui n’avaient pu encore la gagner ou pour qui cette indépendance était totalement interdite. (…)

Annie Durante

(…) J’ai toujours été très concernée par la question des femmes. Je viens d’une famille du Midi, d’origine italienne, où il y avait un « entre femmes » très heureux et très positif. Mais, dans cette famille, on attendait, à chaque naissance, l’arrivée du garçon. J’ai toujours ressenti comme une injustice cette dépréciation des filles dès leur venue au monde. (…)

Au fil des années, j’avais entendu parler du MLF par la presse et en novembre 70 (…). Une amie m’a amenée à une réunion chez Antoinette. C’était très ouvert à toutes celles qui arrivaient. Chacune était acceptée d’emblée. Les sujets les plus importants étaient la sexualité des femmes, le viol, l’homosexualité et aussi la question de l’avortement. Les réunions de Psychanalyse et politique, dans mon souvenir, c’était un effort de parole, de formulation, une élaboration à plusieurs, des voix qui se répondaient… Ce qui nous réunissait, c’était ce désir de s’avancer ensemble dans des territoires inconnus ou trop familiers et d’aller de l’avant en transformant notre rapport au monde. En même temps, il y avait énormément d’activité, une liberté extraordinaire, des savoir-faire s’échangeaient, des projets se réalisaient, des articles pour Le torchon, des tracts, des manifestations, des déplacements, des rencontres. (…) Il y avait aussi l’importance donnée au travail sur les textes, ces textes que nous avions tant de mal à aborder seules parce que souvent ils nous excluaient ou nous maltraitaient. Je me souviens de la lecture de « Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine », ou du cas Dora, dans Cinq psychanalyses, de Freud. (…) J’aimerais parler de beaucoup d’autres initiatives et, en particulier, de la solidarité inlassable qui a permis de sauver tant de vies, depuis Eva Forest en 1975, jusqu’à la campagne menée en 2006-2007 pour arracher les infirmières bulgares et le médecin palestinien, détenus en Libye, à la barbarie et à la mort ; qui se poursuit encore aujourd’hui pour Aung San Suu Kyi et Taslima Nasreen. Et aussi des luttes, dès les premières années, contre les violences révoltantes et honteuses qui frappent les femmes et les petites filles. Je me souviens du déplacement que nous avons fait en car, de nuit, en janvier 1977, pour nous rendre à Valence où s’ouvrait le procès d’un mari assassin. Nous avons manifesté devant le Palais de justice, silencieuses avec nos pancartes: « Il l’a tuée, c’est elle qu’on accuse ». L’Observatoire de la misogynie, créé en 1989 pour amplifier ces luttes et renforcer leur écho, a contribué à faire passer ces actes de la rubrique des « faits divers » à celle des « faits politiques ».

Nous disions, dans les premières années : « Nos luttes changent la vie entière » et, en effet, en rejoignant ce Mouvement, je n’ai pas fait fausse route (…). Les chemins de la libération, tracés par Antoinette Fouque avec tant d’autres, nous ont permis de changer nos vies et de commencer à changer le monde.

Annie Schmitt

Fallait-il être programmée pour être une femme du MLF ? Une femme en mouvement. Sûrement, dans l’histoire de chacune d’entre nous, quelque chose ne passait pas, ou difficilement et nous fûmes nombreuses à tenter de mettre un nom sur ce qui était intolérable ou toléré dans la souffrance, en psychanalyse. Oui, il fallait bien s’approprier son histoire individuelle et familiale et s’apercevoir, en se rencontrant à Psych et Po, qu’elles n’étaient pas si individuelles que ça, que mises toutes ensembles, ces révoltes étaient légitimes, et que lutter pour y mettre des mots, en parler, diffuser ce mouvement était salutaire, indispensable, urgent, et même politique. Ma psychanalyse était bien tranquille, je pleurais sur mon divan, un Kleenex toujours glissé d’avance dans la poche ; au début, je payais pour que rien ne sorte de là. Après quelques réunions au MLF, la question devint : comment le faire sortir d’ici, de cet espace clos des lamentations et faire que « ça » s’envole vers des espoirs de changement. (…)

Les muettes. On espérait que ça travaille de l’intérieur sans lâcher un traître mot. J’avais découvert seule et tardivement, vers l’âge de 16 ans, que non seulement ma mère avait été mariée à un autre homme avant mon père, mais qu’elle en avait eu un fils. Elle avait été déchue de ses droits maternels parce qu’elle avait demandé le divorce en 1942, alors que son mari était prisonnier. Les lois de Pétain sur les femmes! Silence, honte et terreur de ma mère à l’idée que ça se sache. J’ai grandi avec ce ressentiment à l’égard des lois des hommes sur le corps des femmes et de leurs enfants. Nous étions nombreuses à être là à cause de ce regard attentif et attristé sur la vie de nos mères : celles qui n’avaient pas le droit de sortir, qui ne savaient pas lire, qui ne parlaient pas, qui ne s’autorisaient que la place assignée. Nous étions jeunes alors, entre 25 et 30 ans, nous avions peu vécu nos vies de femmes et c’est surtout celles de nos mères qui servaient de moteur à nos questions. Nous étions réunies à la fois par un sentiment de reconnaissance d’avoir reçu la vie malgré toutes les entraves faites aux femmes et par une volonté de préparer un monde meilleur pour nos filles et nos fils. Je n’avais alors pas d’enfant. Encore trop jeune, pas le temps, prise dans les études. Pas de vrai travail, pas encore de vrai salaire, rien pour faire l’enfant que je voulais. « Un enfant, si je veux, quand je peux » et ce n’était pas encore le moment. Mais au MLF la question était ouverte : nous, les femmes, nous pouvons faire des enfants. Le rappel constant de cette possibilité réelle me plaisait. Que l’enfant, pour finir, on le fasse ou non, peu importe, nous faisons partie du sexe qui a porté le monde entier et on s’en occupe. Justement moi je voulais un enfant. Redonner la vie qu’on m’a donnée me semblait la moindre des choses. En attendant, j’ai avorté, clandestinement, comme beaucoup, comme ma mère. Il fallut aussi défiler pour ça : 50 000 femmes manifestent en 1979 sur les boulevards. Les muettes s’en donnent à cœur joie. Pendant des années je crie sur les boulevards dans des porte-voix : « Des crèches, partout, gratuites, ouvertes 24 heures sur 24 », « Pas de lois sur nos corps » et je porte des banderoles : « L’utérus est aux femmes, l’usine est aux ouvriers, la production de vivant nous appartient ». C’était la nouvelle façon de préparer la venue d’un enfant.

L’enfant fut une fille (…) »

Suzanne Lassave

En 1971, j’étais étudiante à l’université de Saint-Jérôme à Marseille, dans une école d’ingénieurs, où, de ma promotion, nous n’étions que deux femmes. Je me sentais isolée et exclue, j’avais des difficultés à comprendre pourquoi nous étions ignorées. Interpellée par des étudiantes « maoïstes», désireuses de créer un groupe de femmes au sein de leur mouvement politique, j’ai assisté à plusieurs réunions. Je ne pouvais adhérer à leur discours car je me sentais une nouvelle fois exclue en tant que femme ; notre parole n’était pas prise en compte; ils se substituaient à notre histoire, notamment sur la question de l’avortement où le corps des femmes était considéré comme objet. (…)

Face à ce sentiment d’inexistence, dans la même année, j’ai rencontré une étudiante en psychologie qui m’a parlé de réunions de femmes qui se tenaient à Aix-en-Provence. (…) J’y ai rencontré Annie Petit qui était créatrice d’instruments de musique et Michèle Bastianelli, qui nous ont parlé du groupe « Psychanalyse et Politique ». Lors d’une réunion à Aix, animée par Antoinette Fouque, j’ai entendu une parole très différente et novatrice qui m’invitait à réfléchir sur ma condition de femme. Et depuis je suis militante du MLF. Nous avons rencontré à Aups (Var) en 1973, un groupe de femmes marseillaises Gabrielle Freze, Lucienne Brun, Janine Manuceau et d’autres femmes, et avons décidé d’ouvrir ensemble une maison de femmes à Marseille. Puis, en 1976, la librairie des femmes a été créée à Marseille : lieu de réunion, d’échange et d’expression. En 1978, nous avons participé à la mensuelle des femmes en mouvements, nous avons crée la bulletine, un micro journal : information spécifique des lieux et réunions des femmes dans la région PACA. Nous y parlons des activités du Mouvement et des rencontres avec les femmes maghrébines des cités. (…)

Lors des réunions, Antoinette Fouque nous encourageait dans toutes nos potentialités. De cette force du mouvement, j’ai trouvé l’énergie pour créer ma propre entreprise en 1980 dans un domaine où les femmes sont absentes. Aujourd’hui, je constate que beaucoup de jeunes femmes ne prennent pas conscience de ce combat spécifique pour devenir des femmes libres. Nos luttes ont permis à une majorité de femmes d’acquérir une indépendance économique, première condition de la liberté des femmes.

Antoinette Fouque

Antoinette Fouque

Co-fondatrice du Mouvement de libération des femmes (MLF)