A propos de Génération MLF – Antoinette Fouque

MARINA GEAT – UNIVERSITA ROMATRE
PARU DANS GIORNALE EUROPEO le 16 février 2009

La lecture du livre Génération MLF – 1968-2008, récemment publié en France par les Editions Des femmes est très intéressante. Elle est intéressante non seulement pour celles et ceux qui ont vécu ces années en tant que protagonistes et qui peuvent y retrouver, peut-être avec un peu de nostalgie, les photos et les documents d’une époque pleine d’enthousiasme et d’espérances. Elle est intéressante aussi et surtout pour ceux qui n’ont pas vécu ces années-là et qui risquent, aujourd’hui, de réduire notre passé récent à des formules stéréotypées («68…»; «le Mouvement de libération des femmes») sans en cueillir l’épaisseur historique, la profondeur du changement, et l’effort courageux, jour après jour, des femmes qui se sont battues pour obtenir des reconnaissances et des droits que souvent les jeunes générations, sans trop y réfléchir, considèrent simplement pour acquis.

Le livre a une valeur historique de grand intérêt; il fait revivre chacune des quarante années de 1968 à 2008, en rapprochant une chronologie des principaux événements concernant les progrès (et les régressions) dans les conquêtes des droits des femmes de l’activité du Mouvement de libération des femmes, à travers une riche documentation, les témoignages directs des protagonistes et la reproduction des textes les plus significatifs. Je pourrais signaler au moins trois aspects de cet ouvrage qui nous invitent à une réflexion, parce qu’ils suscitent, aussi, une comparaison avec l’époque actuelle :

1) La dimension internationale des contacts, des revendications, des solidarités. Les femmes qui, ces années-là, se battaient pour obtenir des législations plus équitables, contre toutes les formes de la discrimination sexuelle, se déplaçaient à travers les frontières (quand en Europe il n’y avait pas encore le traité de Schengen ni la monnaie unique) et agissaient, avec la même détermination, pour soutenir d’autres femmes en France, en Italie, en Argentine ou ailleurs dans le monde. Il faudrait donc se demander dans quelle mesure l’action du MLF a contribué à la connaissance réciproque et à l’élaboration d’un sentiment de citoyenneté européenne (et même d’une diffusion mondiale des droits de l’homme). En outre, toujours à propos de la dimension internationale du mouvement : comment peut-on oublier aujourd’hui, lorsqu’on parle parfois d’un «conflit entre les civilisations», les femmes algériennes ou iraniennes qui, par dizaines de milliers, se sont opposées à la montée de l’Islam intégriste, avec le soutien, aussi, de leurs amies européennes?

2) L’ample mouvement de l’opinion publique demandant une effective parité homme femme – dont le MLF a représenté la voix la plus significative – a agi sur les institutions culturelles et sur les politiques nationales et européennes, afin qu’elles établissent des lois sur la protection des femmes (maternité, santé), en leur donnant des chances égales aux hommes dans les domaines professionnels et dans le droit de la famille. Le rôle de grandes personnalités dans la législation et la politique des droits des femmes (Simone Veil, Gisèle Halimi…) s’est exercé sur fond de ce grand mouvement de pensée et d’espérances que le MLF a suscité et représenté.

3) La conscience que les grands changements culturels et sociaux ne se réalisent pas uniquement grâce aux manifestations dans les rues et aux slogans, mais aussi et surtout par un travail en profondeur sur soi-même, sur le langage, sur les mentalités. L’activité au sein du MLF d’Antoinette Fouque, la créatrice, l’animatrice inlassable jusqu’à nos jours des éditions Des femmes, a joué et joue encore un rôle fondamental. C’est grâce à elle, à son courage, à sa détermination que des ouvrages de psychanalyse, de littérature, de sociologie, essentiels à la compréhension de la condition féminine ont enfin pu circuler et que ce changement en profondeur a pu au moins commencer à se réaliser.

MAÏTE BOUYSSI
LA QUINZAINE LITTERAIRE (FEVRIER 2009)

Ce gros livre de témoignages et de documents, Génération MLF est sorti cet automne, un peu masqué par les polémiques que les moins de soixante ans ne comprennent guère. Pour les plus âgé(e)s, l’ouvrage a plus qu’un parfum de madeleine. Il restitue « la chair de l’histoire », la nôtre, que nous ayons ou non participé et connu ce qui se produit de transgressif dans toute lutte, dans tout acte militant, quel qu’en soit l’idéologie et la structure.

Le 8 mars faisant resurgir les débats concernant les femmes, leur cause et leur statut dans notre monde, il est bon de reprendre la riche collecte que représentent 53 témoignages et biographies de femmes aux destins colorés, qui toutes disent avoir rencontré le MLF et la librairie des Femmes en des moments cruciaux de leur destin. Elles se sont obligées à écrire et à témoigner. Elles regardent alors leurs refus et leurs actes au fil de chronologies qui les situent dans le temps commun des années militantes. Elles nous offrent quelque chose de l’intime. En sus, deux cents pages de documents variés, et comme en sandwich, les photographies d’époque, petit format, dans l’austérité du noir et blanc prennent des allures sépia. Ces têtes jeunes et belles, leurs gestes, toujours restitués à des lieux, des dates et des noms donnent le ton d’un XXe siècle, qui, à la fin des Trente Glorieuses, les années de grands développements économiques, fut d’abord battant, sans concéder forcément à quelque mythologie.

Ce travail de groupe est aussi un travail sur soi pour accéder à l’écriture par la biographie, exercice tendu et à risque qui est particulièrement réussi et d’une lecture fluide. La tension de l’écriture, la (re)tenue de plume de femmes qui ne sont pas des professionnelles de l’écriture rendent plus vives ces plongées dans un monde qui fut le nôtre, que nous avons tous connu, côtoyé et qui visiblement le reste au-delà de que les esprits chagrins réduiraient à quelque marronnier éditorial.  (…)

Pour revenir au livre, véritable signe (au sens de signal, marqueur, ce signe que les gosses qui avaient parlé patois à l’école devaient passer à un autre contrevenant) transgénérationnel, il est celui que les plus âgées peuvent offrir aux plus jeunes, et les plus jeunes, à celles qui ont vécu très loin de ces aventures qui prennent parfois un parfum germano-pratin (non moins prégnant que chez ses détracteurs/trices). Cest donc une gageure forte que de donner au public un texte de ce qui s’énonce au fil de chaque décision, aux confins de la transgression qu’implique toute réorientation de vie, sous cet angle, jamais minuscule ni assimilable à un curriculum de carrière.

MARIE-HELENE DEVOISIN
QUID PRO QUO, n°5, JUIN 2010

Génération MLF 1968-2008 – Chaque-une plurielle autant que mille

Cet ouvrage collectif témoigne d’un événement inouï dans l’Histoire: aux XXème siècle, en octobre 1968, dans la foulée des événements de Mai, la naissance d’un Mouvement de libération des femmes fondé par Antoinette Fouque, Josiane Chanel et Monique Wittig. On peut en faire ici la généalogie: le MLF est “pour la première fois dans l’Histoire, absolument non refoulable. Ce mouvement est un acte irréversible”, dit l’une des trois fondatrices du MLF, Antoinette Fouque.
C’est le premier mouvement de libération de femmes de l’Histoire dans le sens où il porte sur le statut des corps érogènes femelles dans la cité. Mais les “grandes victoires démocratiques” obtenues “ne lui sont pas attribuées” et le mouvement “reste dans l’opinion ignoré, décrié, ou défiguré”. Que le MLF soit enfin connu et inscrit comme ayant engendré “une mutation de notre civilisation”, c’est le veut qui oriente l’ouvrage collectif dont il va être ici question. Antoinette Fouque l’énonce d’emblée: “En témoignant ici, il ne s’agit pas de raconter ma vie mais d’inscrire le mouvement dont j’ai été l’une des fondatrices”. Dès 1968, puis ensuite au rythme des réunions, groupes, rencontres et séminaires autour d’Antoinette Fouque, ces femmes, faisant l’histoire, se sont “interrogées sur comment l’écrire et la transmettre”. Inscription et transmission du MLF aux générations suivantes convoquées par le déroulement de la chronologie qui en scande le développement, c’est le but de ce livre.
(…)
Il s’agit là d’un écrit lié à la parole. Il faut “dire l’événement” (AF), témoigner dans un jeu situé entre l’oral et l’écrit; et non pas élaborer une théorie où l’écrit fixe et clôt la parole, éteint la voix et son lien au corps vivant: faire “entendre les témoins, l’histoire orale, l’histoire au présent (…) chaque témoin acteur de l’histoire se faisant historien”, dit Antoinette. Les photos et documents constituant la deuxième partie du livre indiquent cette volonté de ne pas s’enfermer dans l’écrit Il faudrait aussi – voeu, demande? – “avoir le courage de déconstruire (terme emprunté à J. Derrida) – l’histoire des hommes pour pouvoir écrire l’histoire des femmes: est indiquée une contradiction dans l’acte d’écrire situé côté hommes, et sa réalisation par des femmes. C’est pourquoi A. Fouque refuse “de s’abriter dans l’ombre des bibliothèques qui ne renferment que des textes dont les femmes sont exclues”; elles sont hors corps des textes… Ce que le MLF a rencontré dans sa lutte, c’est une tradition d’empêchement – forclusion pérenne malgré une législation plus “féministe” à partir du XXème siècle et malgré le droit de vote – de penser: de dire et écrire, énoncer, par un acte libre dont des femmes seraient les auteurs, puis de se transmettre l’une à l’autre, dans une passe de l’aînée à la cadette, un savoir de leurs corps érogène. Dans notre civilisation occidentale de l’écrit, pas d’éros dans le logos, ni “matriciel” (AF, p 21, 23) ni “homo” inscrit par les femmes (…)

Lever cet empêchement, c’est ce qu’a opéré le MLF; il a ouvert aux femmes l’accès à ce logos dont elles ont été forcloses, et la possibilité d’y énoncer un sexué femelle, de l’articuler avec lui. C’est en ce sens que ce mouvement de libération de femmes est inouï et inédit dans une civilisation occidentale de “l’écrit démocratisé” né et transmis hom(m)o; d’où la difficulté de rendre compte de ces actes accomplis, de ces paroles échangées entre elles hors espace privé, mais dans un lieu politique constitué par et pour elles, à partir de Mai 68.
(…)

ANNE-SOPHIE HACHE
LA VOIX DU NORD (DECEMBRE 2008)

Antoinette Fouque : les 40 ans d’une femme libre

Antoinette Fouque fête les quarante ans du Mouvement de libération de la femme avec un livre, « Génération MLF 1968-2008 ». Rencontre avec cette femme de 72 ans, figure du MLF, qui, quarante années après, défend la liberté de la femme avec une force restée intacte. (…)

La polémique qui entoure la naissance du MLF – avec elle, à l’automne 68 ; en 1970 lors d’une manifestation féminine sous l’Arc de Triomphe dans les livres d’histoire – ? « Un débat entre les historiens et les témoins », répond-elle sans ciller. Elle oppose aux historiens « des actrices de l’histoire », des femmes « qui pouvaient dire, moi j’y étais » et qu’elle fait témoigner dans son livre anniversaire Génération MLF. « L’événement que nous n’avons pas créé, c’est Mai 68, on en a bénéficié. On s’est aperçu que peu de femmes prenaient la parole.
Nous nous sommes revues cet été-là, on se disait que toutes les questions soulevées à La Sorbonne étaient intéressantes mais, et nous ? et nous ? les femmes ? (…) Dans le Quartier latin, il y avait partout des affiches : “Le pouvoir est au bout du phallus ou le pouvoir est au bout du fusil”. C’était une révolution viriliste et guerrière. On s’est dit : ça c’est pas nous. Nous, nous voulions entamer un combat, pas une guerre. Ce n’était pas contre les hommes, mais contre une domination qui empêchait les femmes de tout faire. »

«On s’est battues pour avoir des droits ; aujourd’hui, il faut se battre pour les faire appliquer. »

« Cette génération, gentille héritière »

Quarante ans après, l’auteure d’Il y a deux sexes (Gallimard) est toujours au combat. « On s’est battues pour avoir des droits, aujourd’hui, il faut se battre pour les faire appliquer. » Pour cela, dit-elle, pas besoin d’entrer dans une action publique ou de militer au MLF « dont plus personne ne parle aujourd’hui », ni même d’être une féministe. « Je dis toujours que je ne suis pas féministe, tous les “ismes” paraissent suspects de fossilisation, ils portent ombrage à ma liberté. Le mot femme me plaît plus. » Pour Antoinette Fouque, être une femme « doit d’abord être une prise de conscience, être une femme c’est se qualifier comme sujet pensant et désirant. C’est irremplaçable, intransgressable.» Aussi se doit-on de la défendre. Même s’« il y a moins d’écart entre ma mère, qui est pourtant née au XIXe siècle, et moi, qu’entre moi et ma fille », il reste « beaucoup à faire » pour la liberté féminine. Première ligne de combat : « Le chômage, la pauvreté, la misère des femmes abandonnées avec des enfants. 80 % des très pauvres dans le monde sont des femmes et des enfants. L’indépendance économique c’est le sol premier de la liberté. » Antoinette Fouque rêve d’un Grenelle de la femme. « Il faut que nos sociétés riches prennent conscience que ce que la femme donne à l’humanité, c’est l’humanité elle-même ». Elle dit de son ton ferme que « cette génération, gentille héritière, ne lâchera pas ». Elle non plus. Sa voix déterminée l’affirme : « On ne déracinera pas la misogynie, mais il faut tenir les misogynes en respect. »

CEDRIC sur BABELIO
Avril 2009

Allons droit au but: ce livre est essentiel pour qui s’intéresse au féminisme en France et à son histoire. Essentiel pour comprendre à quel point la question du droit des femmes était importante à l’époque et à quel point nous avons avancé sur ces questions. Bien sûr, beaucoup de chemin reste à parcourir comme en témoignent les études récentes sur les différences de salaires hommes/femmes sur un poste équivalent.

La première partie du livre alterne témoignages et chronologies. Les témoignages permettent de comprendre les parcours de ces femmes qui, après mai 68, ont décidé de s’engager pour gagner/défendre leurs droits. Ces témoignages sont également très intéressants pour comprendre les militants politiques au sens large: qu’est-ce qui fait qu’à un moment donné une personne décide de militer? comment un mouvement politique naît? comment ce mouvement, parti de quelques individus, peut prendre de l’importance et influer fortement sur la société? Les chronologies permettent de contextualiser les témoignages et de suivre toutes les avancées (loi sur l’avortement, …) mais aussi tous les événements (récents) qui justifient qu’on se batte encore (par exemple, la lapidation de Ghofrane ou encore l’annulation de mariage par le tribunal de grande instance de Lille l’année dernière).

La deuxième partie est composée de photos, classées par année (…). Le livre se termine par une troisième partie composée de presque 200 pages de “Documents” divers: tracts, affiches, articles de presse, …
Plus qu’un livre sur l’histoire d’un mouvement, Génération MLF 1968-2008 est donc une véritable encyclopédie des combats des femmes sur les 40 dernières années en France et dans le Monde dans laquelle j’irai chercher des informations ou relire des témoignages de temps à autre

Antoinette Fouque

Antoinette Fouque

Co-fondatrice du Mouvement de libération des femmes (MLF)